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(American Beauty, Sam Mendes, 1999)

Quand je me retrouve avec des gens que je vois pas souvent et que les seules choses qui les intéressent, c’est de savoir si j’ai un p’tit chum et si j’ai fini l’école parce qu’il serait temps que j’trouve une meilleure job, je trouve toujours ça assez désolant.

J’avais toujours refusé de laisser de tels propos m’affecter. Mais récemment, à force de me faire répéter des niaiseries du genre, j’ai paniqué et j’ai inconsciemment tenté de fit in. Je sais pas pourquoi. Probablement parce que je me suis dit que c’était peut-être vrai, que c’était pas normal que je sache pas encore ce que je veux faire à mon âge. À quinze ans, ça passe. À vingt-quatre ans, non. J’me suis dit que je devais me brancher, que je devais essayer d’être responsable un peu. J’me suis crié wake up à moi-même pis j’me suis mise à faire des plans plus sérieux – qui me ressemblent pas du tout – en me disant que ce serait une alternative raisonnable dont je pouvais et devais me contenter. Et en même temps, ça me donnait quelque chose à répondre au monde qui me gossait toujours avec ça. En fin de compte, c’était pour me rendre la tâche un peu plus facile. C’était pour m’inventer un semblant de futur auquel m’accrocher. C’était pour atténuer le stress, l’angoisse, l’anxiété de pas savoir pantoute où me placer dans ce monde.

Ça fait que pendant un tout p’tit instant, je suis presque devenue le genre de personne qui m’a toujours dégoûtée. J’me suis même surprise à dire à un ami que j’avais pas vu depuis longtemps ouais ben tsé faut que j’sois réaliste un peu il me faut un back-up plan même si c’est plate. Ark. J’y repense et ça m’écoeure. C’est pas moi ça, fuck.

C’est triste, tsé. On dit aux p’tites filles et aux p’tits gars de suivre leurs rêves, que tout est possible. Tu veux être astronaute? Tu veux être un chat-licorne-magicien-cracheur de feu? Go for it! On dit aux moyennes filles et aux moyens gars de commencer à penser à une vraie carrière, à choisir quelque chose le plus rapidement possible. Aucune autre option que le cégep a de l’allure en sortant du secondaire, sinon t’es le pire des losers. Le temps presse, qu’on leur dit. Pis finalement, on dit aux grandes filles et aux grands gars que c’est correct de garder une job qu’on aime pas plus que ça parce que les rêves, c’est pas ça qui les aidera à gagner leur vie. C’est n’importe quoi. On passe notre vie à se faire dire n’importe quoi par n’importe qui, pis on laisse ça venir nous mêler l’intérieur jusqu’à ce que les nœuds soient tellement serrés qu’il soit quasi impossible de les défaire. On se rappelle plus de nos rêves d’enfance parce qu’ils se sont fait piétiner beaucoup trop tôt. On est tellement pognés dans nos p’tites routines d’adultes typiques de marde, qu’on se rend même pas compte de tout ce qu’on manque. Who the fuck a décidé que c’était ça le bon chemin à suivre, d’ailleurs ?

Après ça, les gens sont tellement perdus qu’ils font des enfants pour essayer d’apaiser leurs blessures, de combler le gros trou qu’il y a au beau milieu de leur chest. Sauf que ça marche jamais parce qu’ils sont déjà trop brisés, alors ils garrochent leur progéniture à des inconnus qui en prendront soin à leur place pendant qu’ils sont au boulot, vendant leur âme à des grosses compagnies qui se sacrent d’eux ben raide. Tout ça pour pouvoir payer les bills pis la garderie pis les pogos congelés pis les meubles neufs pis les cadeaux de Noël. C’est quoi ça, fuck

À dix-huit ans, je travaillais dans une pharmacie à faire semblant de m’y connaître dans les cosmétiques. À tous les mercredis soirs, je gardais trois adorables petits humains. C’était le seul moment de la semaine où leurs parents Fiona et Sam pouvaient sortir et passer du bon temps ensemble, juste tous les deux. Oublier le reste le temps d’un verre de vin dans un restaurant semi-fancy ou d’un film poche au cinéma ou d’une balade au bord du canal ou d’un spectacle d’humour pas drôle. Ils souriaient juste le mercredi soir, ces gens-là. C’était triste pis beau, je sais pas.

Leurs enfants étaient les plus adorables petites créatures. Je les emmenais peinturer et boire du chocolat chaud au petit café d’en face, on se construisait des igloos dans la neige l’hiver et des châteaux dans le sable l’été. Je leur organisais des petites chasses au trésor et on préparait des spectacles de danse et de magie et de n’importe quoi pour présenter à leurs parents le lendemain matin. Je faisais des bonhommes sourires avec leurs fruits dans leur assiette au déjeuner et des moutons avec leurs patates pilées au souper. Ils trouvaient toujours ça drôle. On riait beaucoup. Ils me disaient je t’aime plus souvent qu’ils ne le disaient à leurs propres parents.

Le lendemain du cinquante-deuxième mercredi, alors que Sam me ramenait chez moi dans sa belle grosse voiture qui sentait le cuir avec des bancs qui réchauffent les fesses, j’ai enfin compris pourquoi il y a tellement de grandes personnes qui ne sourient pas beaucoup.

– Dix-huit ans, toi, hein?

– Oui, depuis genre deux mois.

– Tu voyages-tu? T’essayes-tu des nouvelles affaires?

– Eum, oui.

– Profites-en. Deviens pas comme moi. Je les aime mes enfants. Pis je l’aime ma femme. Mais je suis vraiment heureux juste cinquante-deux fois sur trois-cent-soixante-cinq pis il me semble que ça devrait pas être ça la vie. Une belle grosse maison avec une belle grosse télé, un beau gros char, des beaux gros toutes qui veulent rien dire parce que ça va toute finir aux vidanges de toute manière. Comme moi. Comme toi. Comme tout l’monde. Pis me semble qu’avant de finir aux vidanges, c’est vivre qu’on devrait faire. Pas juste exister.

À ce moment-là, j’avais pas su quoi répondre parce qu’il m’avait vraiment prise par surprise. Je le savais bien qu’ils avaient pas trop de temps pour eux, mais je les croyais pas être malheureux pour autant.

Devant chez moi, il a ralenti la voiture et a soupiré.

– Scuse-moi. J’veux pas te traumatiser. C’est juste que.. Profites-en, okay? Merci pour hier soir et pour toutes les autres fois. Les enfants t’adorent. On est vraiment reconnaissants. Merci.

Il a sorti quarante dollars de sa poche pour moi. Sa main tremblait. Ses yeux étaient tout mouillés. Il était conscient qu’il venait d’avoir l’air un peu fou. Il avait eu un petit moment impulsif, il avait eu besoin de se vider le cœur, il l’avait fait. Là, il était mal à l’aise. Il s’était dit qu’il aurait peut-être pas dû, que c’était peut-être inapproprié de me parler de ça.

Alors il m’a dit bonne soirée en évitant de croiser mon regard. Je lui ai dit toi aussi et avant de refermer la portière, j’ai rajouté je comprends, t’inquiètes. Il a souri un peu. Je voyais pas son visage, je voyais pas son sourire. Mais je le savais. Il avait souri d’en dedans et je l’avais feelé.

Après cette soirée-là, Sam ne m’a pas plus jamais rappelée pour garder les enfants. Mon cinquante-deuxième mercredi avec les trois petits avait été le dernier. Je me faisais des scénarios dans ma petite tête du genre Sam est retourné à la maison et a pleuré dans les bras de Fiona, il lui a dit qu’il n’en pouvait plus. Elle lui a dit qu’elle non plus. Ils ont allumé l’ordinateur, ont placé une annonce sur Kijiji pour se débarrasser de toutes leurs possessions, ont appelé leurs faux-amis pour leur dire d’aller se faire foutre, se sont acheté une caravane et sont partis faire le tour du monde avec leurs trois petites personnes préférées. C’est pour ça qu’ils ne m’appellent plus. Leur vie est rendue un gros mercredi soir interminable. Ils n’ont plus besoin de moi. Ils y sont arrivés. Il n’est jamais trop tard pour quoi que ce soit. C’est beau, je suis contente, je suis fière d’eux, j’ai la larme à l’œil. La vie est donc ben belle.

Mais au bout de quelques semaines, j’ai continué à recevoir des e-mails de leur part, le genre de e-mails que les papas et les mamans qui s’ennuient envoient à tous leurs contacts avec des photos d’eux et de leurs kids dans des situations stagées avec des sourires stagés pis un bonheur stagé. Le tout accompagné d’un petit paragraphe du genre salut gang, j’espère que tout va bien bla bla fucking bla. Ça m’avait donné mal au coeur. Si seulement les gens pouvaient arrêter deux minutes pis penser à ce qui les rend réellement heureux et faire ces choses-là tout l’temps. Pas juste à huit ans, pas juste à dix-huit ans, tout l’temps.

C’est là que j’ai réalisé que je devais en profiter. Je le dois à Sam pis à tous ceux qui auront fini leurs jours à feeler vide de l’intérieur. J’ai envie de vivre une vie qui a pas d’allure. J’ai envie de pleurer beaucoup, de rire beaucoup, de pas me priver jamais jamais. De me faire dire c’est pas de même que ça marche la vie, juste pour répondre ok cool en riant pis m’enfuir à l’aéroport embarquer sur le prochain avion qui décolle.

Ça fait que, pour vrai là, fuck you. Vous êtes déprimants à entendre et à voir aller. C’est pas vrai que je vais laisser le monde venir garrocher des deadlines dans ma vie. Peut-être qu’un jour je vais finir par rencontrer l’amour de ma vie et décider de ce que je veux vraiment faire comme job, mais je m’en fous pas mal que ce soit dans deux mois ou dans vingt ans ou dans une autre vie. Croyez-moi que je laisserai plus jamais ces affaires-là venir me stresser et diriger ma vie parce que mon bonheur en dépend pas pour cinq cennes. Je préfère de loin vivre seule et pauvre, mais être réellement heureuse, que de me contenter d’une vie fade qui ressemble à celle des autres juste pour fitter dans votre moule cheap du Dollarama qui finira aux vidanges de toute manière.

 

Écrit par @lestoutespetiteschoses

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2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. La fois dit :

    Juste.. WOW. Je suis en amour avec ton texte. Je lève mon verre à ta plume, mais à Sam, d’avoir compris qu’il y avait plus que le moule dans cette société.

    J'aime

    1. Merci beaucoup beaucoup! xx

      Aimé par 1 personne

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