on est pas tous des trous d’cul

(Merveilleuse photo : Louis Dazy)

J’avais onze ans. Je trippais sur le gars le plus populaire de l’école. Dans ce temps-là, les gars les plus populaires de l’école avaient les cheveux minutieusement coiffés en spikes, le tout noyé dans le gel. Ils portaient des chemises avec des dragons pis des flammes dessus. On trouvait ça hot. Ils étaient pas fin pantoute avec personne, mais on les aimait pareil. C’était au printemps et je portais un t-shirt bleu poudre avec un paréo en guise de jupe (ark). Je sais pas à quel honneur je me devais la présence du beau Tristan ce jour-là, mais on jouait au ballon-poire ensemble. Je capotais. J’étais gênée, j’le trouvais cute pis fin pis j’me sentais doooonc ben chanceuse qu’il soit avec moi. Puis il y a eu un méchant coup de vent, mon paréo s’est détaché et est tombé au sol. J’étais là, au beau milieu de la cour de récréation à me tenir debout en bobettes devant tout le monde, mais surtout devant le beau Tristan. J’étais paralysée, je savais pas trop comment réagir. Puis il m’a dit Ah ouin, c’est-tu pour moi tout ça, bébé?, le tout suivi d’un clin d’œil assez malaisant pour une p’tite fille de onze ans. J’avais cru mourir. J’étais pas certaine de savoir si je devais me sentir flattée ou dégoûtée par le commentaire. Je me suis mise à courir en laissant mon stupide paréo derrière moi. Je suis entrée dans l’école en pleurant pis en feelant pas mal comme d’la bouette. Écoute, c’est presque l’fun de se sentir objectifiée à fucking onze ans.

J’avais douze ans. Dylan était le plus vieux, le plus grand, le plus charmant. On voulait toutes être sa blonde. (On était connes.) Un jour, il nous a fait nous mettre à genoux devant lui. Vous voulez être ma blonde? Mettez-vous à genoux. Celle qui me supplie le mieux gagne. On s’est mises à genoux. (On était connes.) On devait être six filles désespérées devant lui à le supplier de nous aimer. Il voulait simplement se moquer de nous, bien sûr, mais on voulait tellement y croire qu’on s’en rendait pas compte. On avait pas compris à quel point c’était irrationnel parce qu’on perdait notre cerveau devant lui. Puis une fois qu’on en avait assez fait à son goût et que son ego avait reçu le p’tit boost nécessaire, il a ri, est parti et ne nous a plus jamais adressé la parole. On l’aimait quand même. (On était connes.) C’est fou comment le désir d’être aimé au moins un tout petit peu réussit à nous faire faire les pires conneries et parfois même momentanément abandonner notre self-respect en chemin.

J’avais treize ans. C’était ma première journée à l’école secondaire. En plus d’être laite comme le criss avec mes pantalons trop serrés, mes chandails trop courts, mes cheveux aplatis au fer à repasser et ma p’tite face chubby, j’étais gênée pis awkward level 1000. Il était le seul à être venu me parler. Il n’était pas particulièrement à mon goût et je ne me rappelle plus de son nom, mais ça m’avait réchauffé le cœur qu’un gars vienne me parler. Il m’avait regardé en plein dans les yeux et m’avait dit T’es belle. J’étais pas certaine de le croire, mais j’avais rougi. On se parlait pas vraiment lorsqu’on se croisait à l’école, mais il me souriait toujours et ça me faisait fondre. On s’écrivait sur MSN à tous les soirs et il me bombardait de compliments. Il était vraiment persistant et, au bout de quelques semaines, il avait réussit à me faire sortir de ma carapace. Au début, je comprenais pas qu’un garçon puisse me trouver de son goût. Mais il était tellement gentil avec moi que j’avais fini par y croire à la longue. Puis un mardi matin, il m’a écrit pour me demander de le rejoindre derrière la piscine de l’école avant les cours. Mon cœur s’est emballé, j’ai paniqué, j’étais tellement contente. J’ai fait le bordel dans ma garde-robe en essayant de trouver quelque chose de cute à me mettre sur le dos. Je me suis changée dix fois, jusqu’à ce que je me trouve un peu belle. Je me suis bouclé les cheveux et me suis même appliqué du lipgloss sur les lèvres. Durant le trajet d’autobus, je me sentais bien, je me sentais libre, j’avais mal aux joues à force de sourire en pensant à lui. C’était comme si ma peur et ma gêne et toutes mes insécurités s’étaient enfin dissipées. En arrivant, j’ai pris une grande respiration et je me suis rendue derrière le bâtiment de la piscine. Il était là, avec un gros sourire étampé sur le visage. Sur le coup, je lui ai souri. Puis j’ai commencé à pas feeler. Quelque chose clochait. Il s’est mis à rire. Fort. Il s’est levé, m’a regardé avec dédain et m’a dit de la manière la plus froide et la plus désagréable possible : Vraiment? Tu pensais vraiment que je voulais de toi? Tu m’écœures. J’te toucherais même pas avec un bâton. T’es laide pis tu le seras toujours. Personne veut de toi. Bonne journée. Il s’est mis à rire, encore. Son ami qui s’était caché derrière les estrades un peu plus loin pour assister au spectacle l’a rejoint en courant. J’ai encore l’image de l’énorme terrain de football avec ces deux cons qui s’éloignent en riant. Pis moi, détruite, le dos accoté contre le mur à essayer de retenir mes larmes. J’aurais dû le détester, lui cracher au visage, crier, me défouler. Mais c’était pas lui que je détestais, c’était moi. Je me suis dit qu’il avait raison, que j’étais laide de l’intérieur et de l’extérieur et que personne ne voudrait jamais de moi. Mon premier cours de la journée était à la piscine et ça a bien adonné parce que j’ai pu pleurer pendant une heure sans que personne ne s’en rende compte. C’est con, mais ça en prend pas gros pour détruire l’estime déjà fragile d’une p’tite fille de treize ans. Et les conneries que le monde nous dit, ça nous reste gravé sur le cœur.

J’avais quinze ans. J’avais décidé de laisser faire les cheveux roses et de m’habiller avec du linge de fille normale et plate comme toutes les autres. Je m’étais bleaché les cheveux et je portais maintenant des rallonges parce que les cheveux longs c’était « ben plus beau » et les garçons me remarquaient enfin. Benjamin était un des gars cool en secondaire 3 (et par cool, je veux dire le p’tit bum qui va pas à ses cours pour faire du skate, fumer du pot derrière l’aréna de l’école et écouter du porn en cachette la fin de semaine avec ses amis… ouin). Je sais pas ce que je lui trouvais. Il était drôle, il était charmant, mais c’est tout. Aucun point en commun, rien. J’étais juste heureuse qu’un garçon s’intéresse à moi et, tristement, ça me suffisait. Entre deux cours, il s’est mis à genoux devant tout le monde de la salle commune de l’école pour me demander Veux-tu sortir avec moi? C’était presque cute. Je l’aimais pas, mais j’ai dit oui. Mon premier french, toé. Ça a duré deux semaines. Ces fausses affaires-là, où on se réfugie dans les bras de n’importe qui juste pour se sentir moins seule, ça dure jamais ben ben longtemps.

J’avais seize ans. Scott faisait des vidéos et était cinq ans plus vieux que moi. Les garçons de mon âge me dégoûtaient, n’avaient aucune substance. Je préférais être seule que de me mettre en couple avec n’importe qui de correct-cute et correct-fin. Mais lui, il était magique. Il était parfait. Je ne l’avais jamais rencontré, mais il était parfait. On se parlait sur Skype à tous les jours, on se disait de belles choses et on s’échangeait de belles chansons. Il voulait m’acheter un billet d’avion pour que je le rejoigne à New York et que je reste avec lui pour toujours. Il m’avait fait tomber en amour avec un concept, une idée du gars parfait comme je l’avais toujours imaginé. Il me remplissait la tête avec tout ça, et ça marchait. Puis ça s’est terminé quelques mois plus tard avec un beau p’tit I met someone else. Tsé, ce fameux someone else.

J’avais dix-neuf ans. Je ne savais pas quoi faire de ma vie, et passer mes fins de semaine à boire et faire la fête me semblait être une pas pire option pour ne pas trop me stresser avec la vie. J’étais assise sur le trottoir à la sortie du bar, accompagnant mon amie qui fumait sa cigarette. Je ne sais pas d’où il sortait, mais le chanteur du band qui jouait ce soir-là est venu me voir. Il s’est assis à côté de moi, a agrippé mon visage sans rien dire et m’a embrassée. Il en a aussi profité pour se mettre à me tripoter comme si j’avais je suis saoule ça fait que fais donc ce que tu veux de mon corps d’imprimé sur le front. Après plusieurs tentatives ratées de le repousser, j’ai finalement abandonné et me suis laissée faire en me disant Ok, whatever, c’est rien qu’un bec. C’est insignifiant, c’pas grave. Sauf que je lui avais rien demandé, tsé. J’avais peut-être pas dit non, mais j’avais pas dit oui non plus. Ça fait que c’est pas insignifiant pantoute. J’aimerais juste revenir dans le temps pour lui dire de décalisser.

J’avais vingt ans. Il y avait un party hawaïen au Belmont. À ma fidèle habitude, je m’étais placée juste devant le stage pour mieux voir, mieux entendre, mieux toute. Un grand monsieur, peut-être deux têtes plus grand que moi, a décidé qu’il s’appropriait le dos de mon corps pour la soirée. Il a commencé par déposer ses mains sur mes hanches. Je me suis retournée et lui ai adressé un très poli Non merci. Il a souri. Trente secondes plus tard, il s’y est remis et a descendu ses mains sur mes fesses qu’il s’est alors permis d’empoigner. Je me suis retournée et lui ai adressé un Non un peu moins poli. Il a souri. Trente secondes plus tard, il s’y est remis et m’a prise par la taille, s’est penché au dessus de mon épaule et m’a chuchoté T’es belle à l’oreille. (By the way, un T’es belle qui sort de la bouche d’un inconnu qui se permet de te tripoter, ça s’appelle un faux compliment). Je lui ai alors donné des p’tits coups de coude pour qu’il décolle, mais il a continué. Je pouvais sentir son souffle chaud dégueulasse contre ma nuque et plus je me débattais, plus ses grosses mains de monsieur fort se serraient contre ma petite taille. Parce que ça a l’air qu’il y a du monde qui pensent que non ça veut dire oui pis que c’est correct de voir les filles comme des bons challenges pour prouver leur « masculinité » pis leur « virilité » pis toute cette bullshit-là. J’ai pris une poignée de ripe de bois qu’il y avait sur le stage, je me suis retournée et lui ai lancé au visage en lui adressant un Non c’est non bien mérité. Il a pas souri. Il en avait plein les yeux et m’a traitée de calisse de folle. Parce que c’est tout le temps comme ça lorsqu’on dit non, on passe pour une calisse de folle. Sorry, not sorry.

J’avais vingt-deux ans. Martin le fuckboy a trouvé que c’était une bonne idée de m’écrire à 3am pour me demander ce que je faisais et m’envoyer des photos inappropriées. Non merci, Martin.

J’avais vingt-trois ans. Il était presque minuit et j’étais en chemin vers le métro avec mes écouteurs dans les oreilles. Un homme a passé en voiture et, en me voyant, a ralenti et s’est mis à me suivre. J’ai fait comme si de rien n’était parce qu’il faisait noir et que j’étais toute seule et qu’il y avait personne sur la rue, alors j’avais un peu peur et je voulais juste me rendre au métro au plus sacrant sans me faire violer. Il a descendu sa fenêtre et s’est mis à me crier après alors j’ai enlevé mes écouteurs. Hey, regarde-moi quand j’te parle! Tu sais-tu où j’pourrais me faire sucer? Ça te tente-tu d’embarquer dans mon pickup, beubé? Il a continué de me suivre et de me crier des insanités jusqu’à ce que j’arrive au métro. Ark. Avoir peur de même, pas savoir quoi faire de même, être dégoûtée de même, être en criss de même, être déçue par l’humanité de même.

À force de me faire siffler à 8am le matin en me rendant au travail, à force de me faire aborder dans les bars par des gars qui font semblant de s’intéresser à moi et qui essaient clairement juste de me saouler et de me ramener chez eux pour ensuite oublier mon nom, à force de toujours avoir un peu peur de marcher toute seule dans la rue le soir si je porte une jupe « trop courte », à force de dire non des milliers de fois sans qu’on m’écoute, à force d’avoir eu tant de copines au cœur brisé me pleurer sur l’épaule, à force d’entendre des histoires de femmes battues et femmes violées et femmes mal traitées tout court, c’est rendu que je suis toujours sur mes gardes quand je me fais approcher par un gars et je trouve ça vraiment triste. Parce que non, vous êtes pas tous des trous d’cul. Pis je le sais, maudit. Sauf que j’en ai vu un méchant paquet et ça m’fait de la peine parce que des bons gars y’en a plein et y’en a partout. Alors arrêtez donc de l’entretenir ce maudit cliché du gars trou d’cul, soyez juste un peu plus doux et arrêtez de traiter les filles comme des guenilles. S’il vous plaît. C’est tout ce qu’on vous demande. Merci, on vous aime.

 

Écrit par @lestoutespetiteschoses

Publicités

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Amélie ⚡ dit :

    J’ai adoré ❤ Très vrai… Parfois un peu trop cru, mais sinon j’ai beaucoup aimé.💕

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s